
12 jours de voyage au mythique Tibet, toit du monde bien nomme, paysages sublimes et lunaires, heures interminables de jeep, poussiere et repoussiere, plus de douche des le 2e jour, plus d'eau courante des le 4e, temperatures de plus en plus glaciales, 18h de marche pour parcourir 54 km entre 4600 et 5600 m d'altitude, drames photographiques, drames oculaires, par ou commencer alors que j'ecris dans une veranda menacant d'exploser a chaque instant sous les rafales de vent? Sans doute a ces 2 jours et demi de marche autour du Mont Kailash que je viens de terminer aujourd'hui et qui ont ete un vrai challenge physique et psychologique, vue le nombre de "malheurs" auxquels j'ai ete confrontee. Je savais que cela allait etre dur : depart a 4600 m, col a 5630 m, avec vetements de rechange, sac de couchage, nourriture et eau, soit environ 8 a 10 kilos sur le dos. Mais je ne m'attendais pas a retrouver en si peu de temps mon "debol" genevois. (Mont Kailash et village de Darchen ci-dessous) : 
Je m'explique : 1er jour, depart tranquillos a 10h30, le Lonely Planet annonce 6 heures de marche. Tom, Isabelle et Dany, mes compagnons de voyage, sont apparemment de bons marcheurs, ils me tracent des les premiers metres. J'ai ma gourde de 0,5 litres mais j'ai oublie mes 1,5 litres d'eau au petit dejeuner. Isabelle m'assure qu'elle a assez d'eau pour nous deux. 1er arret, il fait assez froid, je ne m'attarde pas trop et nous repartons. Les 3 autres partent devant, j'avance a mon rythme, m'arretant regulierement pour reprendre mon souffle (l'altitude se fait sacrement sentir) et prendre quelques photos des paysages de folie que je traverse, des pelerins tibetains, nepalais, indiens ou autres boudhistes venus faire la chora (pelerinage autour du Mont, l'homme sur la photo l'a fait en se prosternant!). 

Le temps est gris (sur la photo c'est 2 jours plus tard...), le vent souffle, quelques flocons de neige glacee viennent fouetter mon visage gele. Je n'ai que mes sous-gants en soie. En fait, je pensais acheter de vrais gants sur la route, mais tous les bleds traverses etaient vraiment paumes, je n'ai pu trouver que mon genial bonnet de nain. J'ai donc choisi mes plus chaudes chaussettes pour m'en servir de gants, mais ce premier jour, j'ai trop attendu avant de les mettre. Resultat : mains gelees. Probleme no 2 : ca fait froid et mal. Probleme no 1 : je n'arrive plus a manipuler mes gouttes pour les yeux et me retrouve incapable d'humidifier mes yeux brules par le vent et le froid, malgre mes lunettes et mon chapeau. Probleme no 3 : j'ai fini mon demi litre d'eau, et pas d'eau = mal d'altitude = maux de tete inimaginables, j'ai teste apres le Nam Tso, merci. Les autres sont loin devant, je commence a paniquer. Je les ai avertis que j'avais un sifflet en cas de probleme. Je pose mes 10 kilos de sac, l'ouvre peniblement, sort tant bien que mal mon sifflet avec mes mains gelees et siffle, siffle, siffle tant et si bien qu'a la fin elle se casse. Non, ca c'est La Fontaine avec la cruche. Ici la cruche c'est moi car je suis bien maline avec mes yeux secs, le vent contre moi et personne qui ne m'entend siffler. Un pelerin tibetain arrive et je lui demande tant bien que mal de me mettre mes gouttes, 1ere urgence. Puis je continue mon chemin, gelee, epuisee, cela fait deja 4 ou 5 heures que je marche, a 4800 m d'altitude. Ne voyant tjs pas les autres - ils ne m'ont visiblement pas attendue - je commence a craquer et me mets a pleurer. Si seulement cela pouvait m'apporter au moins une larme! Mais non (ca y est, vous pleurez, vous?) Je retrouve finalement les autres en train de manger une noodle soup et leur fait remarquer qu'ils auraient pu m'attendre, que je n'avais plus d'eau et me trouvais en detresse. Dany et Isabelle s'excusent assez rapidement, Tom n'a apparemment rien a branler de mes soucis. Puis nous repartons, Isabelle est malade (maux de ventre) depuis le debut de la journee et Tom prend une bonne partie de ces affaires, moi son sac de couchage de 2 kilos, et nous avancons au ralenti, ce qui m'arrange bien car je suis epuisee, mon dos est en compote. Nous marchons depuis 6 heures et toujours pas de monastere en vue. Je me concentre pour tenir le coup, de toutes facons je n'ai pas le choix. Au bout de 7 heures de marche, enfin des tentes, le monastere, nous choisissons la 1ere tente venue, enfin a l'abri du vent, un the chaud, des vetements secs, et plus de sac qui me semble a present peser 25 kilos! Nous heritons des seuls "lits" apparemment (?) restants, soit des matelas sales et puants poses a meme la pierre et recouverts de couvertures pleines de taches douteuses dans la tente principale, habitat du proprio du lieu. Je n'ose pas sortir mon sac de couchage de peur de le salir et de l'empuantir irremediablement mais je craque vers 21 heures, il fait vraiment froid malgre mon sous-pull thermique, mon shirt mammuth, ma grosse polaire, mon collant thermique, mes 2 paires de chaussettes, mon bonnet, mon echarpe, mes gants, et la couverture de survie d'Isabelle etendue sur nos pieds!!! Ca caille, voire meme ca meule comme dirait Isabelle! tant pis pour l'odeur et les bebetes noires qui se balladent sur mon livre, je sors mon sac de couchage. Et c'est la que mon plus grand malheur arrive : j'allume mon gros appareil photo pour visionner les photos de la journee, et c'est la cata : celles du jour y sont, mais les 3 depuis le depart en circuit on disparu, a leur place, un ecran desesperement noir. Je passe la carte memoire sur mon petit appareil, idem, 3/4 de mes photos de paysages, de monasteres, de portraits de Tibetains faits avec mon gros zoom, de scenes de vie dans les villages traverses ont disparu!!! J'essaie de ne pas dramatiser mais m'endors au bord des larmes. Mais ce n'est helas que le debut de mes malheureuses aventures. Le lendemain, nous sommes reveilles (malgre mes boules kies) a 6h15 par le reveil des locaux qui sonne en vain pendant 20 minutes. Isabelle enverra un coup de flash photo sur le proprio afin qu'il eteigne son satane reveil! Puis debut de journee genial (juste mon bracelet de montre a casse pendant la nuit : ce n'est rien mais cela fait partie de ma serie de "debols") je me rendors et suis reveillee par les prieres matinales du proprio. Ensuite, une dizaine de Tibetains, tous en habits traditionnels et sentant fort le yak, le beurre de yak et tout le reste (le dernier nettoyage devait dater d'avant Jesus-Christ) viennent sous la tente dejeuner de tsampa (farine d'orge grille) et de the au beurre sale. Nous sortons les appareils, demandons si nous pouvons les prendre en photo, je leur montre les miennes, ils se marrent. Je dejeune de tsampa et de the avec eux, qui decoupent en plus des morceaux de yak seche avec leurs grands couteaux, c'est juste genial. 
Mais je n'arrive pas a prendre de photos nettes dans la penombre avec mon gros appareil. Je sors donc le petit, fait qqs photos, le range, puis le rallume : cric crac crouic kodak, l'appareil fait des bruits anormaux et s'eteint aussitot. Apres plusieurs essais, je constate qu'il est mort. J'ai donc deja perdu env 250 photos, mon bracelet de montre est casse, mon petit appareil photo egalement. Mais ce n'est pas fini. Vous savez a quel point je suis une personne extreme. Eh ben mon debol l'est aussi. Apres ce fabuleux petit dej, je sors uriner la ou le proprio de la tente nous l'a indique, soit a cote de la tente, entre un mur et un camion. Rituel habituel dans les moins 2 degres ambiants : je releve le bas de mes pantalons, prepare mon papier, baisse mon pantalon et m'acroupis. C'est la que le proprio debarque (en general, en Chine et au Tibet, qd qqn surprend par hasard qqn en train de faire ses besoins, il detourne la tete par politesse, de meme dans les toilettes communes, personne ne se regarde ni ne se parle). Donc quand je l'apercois alors que je suis a pelos en train de faire pipi, je fais un sourire gene et murmure meme un "sorry", mais ce connard, au lieu de rebrousser chemin, s'avance droit vers moi et sans que j'aie l'idee et le temps de reagir, s'acroupit a son tour pour regarder mon sexe et tente de m'embrasser. Dans ma position, la seule chose que je trouve a faire est de gueuler un bon coup et comme les autres sont juste sous la tente, pas loin, je ne risque en fait pas grand chose. Le vicelard s'en va, et lorsque je raconte cela aux autres ils n'en reviennent pas et sont degoutes. Cependant ce goujat a encore reussi a nous arnaquer sur les soit-disant lits qui sont passes de 4 a 10 yuans pendant la nuit (!) et il exige encore de l'argent pour l'eau chaude utilisee pour nos thes. Tom, ulcere, ne veut meme pas discuter. Nous payons et partons sans dire au revoir. 6 heures de marche (selon le Lonely) et un col a 5630 m nous attendent. Je rassemble mes forces, essaie d'oublier le poids de mon sac et arrive au bout de 3 heures au col. C'est une sacree emotion d'arriver a cette altitude, meme si chaque pas est un effort, le souffle est court et qu'il faut plusieurs minutes pour faire meme pas 100 metres! 
Tom et Isa sont deja la, j'ouvre ma boite de conserve de poisson que je goute malgre le degout evident des autres. En effet ca pue et c'est degueulasse, et meme le chien auquel je donne mon "repas" hesite a le manger... Je prends des photos au col, des photos de la caravane de yaks passant devant un lac de montagne d'un turquoise lacte eblouissant, puis nous redescendons de l'autre cote et mon chemin de croix commence : un vent d'enfer glacial souffle a fortes raffales et mes yeux ne tiennent pas le choc. Malgre les gouttes que je mets toutes les 5 minutes, mon chapeau, mes lunettes et mes mains plaquees en continu en visiere sur mon front, je peux a peine ouvrir les yeux. Et il n'y a plus de chemin, des cailloux partout, je commence a trainer les pieds, a trebucher (me tord encore 2 fois ma cheville foulee en Mongolie, qui est tjs fragile), marchant quasiment en aveugle. Les autres ne m'attendent pas, je me retrouve seule, commencant a desesperer de cette putain de maladie qui m'handicape a un tel point. Je realise que pas mal d'activites me seront interdites, et voila que je me remets a pleurer. Tant d'efforts, tant de souffrance, la fatigue des 7 heures de marche de la veille et des 4 heures du matin, la perte de mes photos et de mon appareil, "l'agression" sexuelle du proprio de la tente et mes amis qui ne m'attendent meme pas alors qu'ils ont entoure Isabelle malade la veille de mille attentions, c'est trop pour moi. Je retrouve finalement le groupe et Isabelle me servira de guide jusqu'a la fin de la marche. Comme je peux difficilement ouvrir les yeux, il m'est plus facile de regarder juste ses pieds et de la suivre a la trace. Les 6 heures du Lonely sont en fait 8 heures et les autres groupes qui arriveront a la guesthouse auront meme fait 9 a 10 heures de marche. Ouf, je n'etais pas la plus lente! Le soir, repos bien merite, a l'abri du vent, je trempe mes pieds meurtris dans l'eau glacee d'une bassine et nous avons droit a une soupe de nouilles et de patates (mais cuisinee, pas en sachet) qui nous semble un delice apres 2 jours de noodle soup lyophilisee. Dodo a 21h30 jusqu'a 8h30 le lendemain, mais un dodo triste car je m'apercois que j'ai de nouveau perdu des photos (toutes celles de ces 2 derniers jours). J'ai donc un appareil foutu et une carte memoire foutue, mais l'appareil "sain" n'accepte pas ma carte memoire "saine" qui me reste, donc plus de possibilite de prendre des photos pendant les 6 jours de voyage qui restent, avec le Mont Everest. Youpie. Ma seule possibilite sera de copier les photos des autres, toujours mieux que rien! Je me reveille reposee et positive, en tentant d'oublier mes photos perdues, me disant que cela me poussera a decrire toutes les merveilles vues et que cela vaut mieux qu'un accident! Il nous reste les 16 derniers kilometres, soit 3 a 4 heures de marche. Je reviens du petit dej (ou j'ai reussi a faire tomber l'embout de ma gourde dans un seau de bouse de yak : nos amis israeliens auxquels j'ai raconte tous mes malheurs ne veulent meme pas marcher avec nous tellement j'ai la poisse, meme au petit dej!)et je passe au petit coin. J'ai encore mon sac a boucler et c'est alors que Tom et Dany, apparemment prets depuis un certain temps, se cassent. La, c'est la goutte qui fait deborder le vase. Je dis vertement ce que je pense de leur attitude a Isabelle, qui est restee a m'attendre. Mais la colere puis la peine d'etre si peu consideree me submergent. Alors que nous commencons a marcher, je m'ecroule en pleurs derriere un rocher. J'ai atteint mes limites : trop d'efforts physiques dans des conditions difficiles (froid, pas d'hygiene, pas de vrai repos), la perte de mes photos, de mon appareil, de ma montre, le pervers, la bouse de yak, je suis a bout. Apres 10 minutes de sanglots, je me remets tristement en route. Isabelle m'attend et une bonne discussion avec elle me permet de relativiser la situation. Mais mes fantomes reviennent me hanter, j'ai de nouveau l'impression d'etre une victime de la malchance, une nulle car je ne marche pas assez vite, une handicapee a cause de mes yeux, et par-dessus tout, j'ai de nouveau la certitude d'etre incapable de gerer mes emotions et mes relations avec les autres. Tout le debut de mon voyage s'est parfaitement deroule tant que j'etais plus ou moins seule. Au bout de 5 jours avec 3 personnes, mes craintes habituelles ressurgissent : je me sens inadaptee a la vie en societe, faible et fragile, incapable de gerer les contrarietes, incapable peut-etre aussi de vivre sans les medicaments que j'ai arrete il y a 2 semaines... Bref, la grosse deprime. Je pleure d'ailleurs a nouveau en ecrivant ces lignes (sur papier au Tibet, pas a l'ordi a Kathmandu! Ici a Kathmandu je pleure car je n'arrete pas de perdre ce que j'ecris, grrrr) Ce n'est pas toujours du bonheur de voyager, mes demons me retrouvent aussi ici! Comme quoi le Mont Kailash, montagne sacree sensee laver les peches de ceux qui en font le tour (les boudhistes font le tour (54 km) 13 ou meme 108 fois, ce qui leur prend presque une annee, bcp arrivent finalement a faire les 54 km en une journee...) mais qui m'a fait souffrir sur tous les plans, malgre, il est vrai, des paysages et des montagnes d'une beaute surnaturelle. Heureusement, le lendemain me gate : depart en jeep sous un ciel d’un bleu pur et absolu, sur lequel se detachent des sommets enneiges. C’est un jour faste car nous croisons sur la route des sortes d’antilopes tibetaines, un renard, 2 marmottes, un hallucinant troupeau de zais (sortes d’anes en plus elegant) qui bondissent tout autour de la jeep et, meme notre chauffeur Pemba n’en revient pas, 3 loups!!! Je ne peux plus prendre de photos mais je me regale a fond! 
Puis après 9h30 ereintantes de jeep, nous mangeons et partons pour la douche publique. Premiere douche depuis 6 jours (je me suis lavee a la bassine, mais pas evident quand il fait glacial, que l’eau est glaciale, qu’on est 4 dans la chambre et que sur le palier il y a tjs du monde…) et en plus elle est chaude! Je me paie meme le luxe de me secher les cheveux avec un seche-cheveux, ce qui ne m’etait pas encore arrive depuis mon depart de Geneve!!! Puis Tom nous a fait remarquer que nos 4 douches etaient au rez de chaussee d’un bordel! La classe. Mais ces 12 jours sur le toit du monde ne se resument pas a ces quelques journees en partie malheureuses! Voyager au Tibet se paie (longues heures de jeep, poussiere, altitude, pas d’eau courante (ni lavabo, ni douche, ni WC dans des temperatures entre moins 10 et plus 10), nourriture basique et repetitive), mais la recompense est a couper le souffle : les paysages sont sublimes et varies, les Tibetains sont magnifiques, colores, et tres dignes malgre leur pauvrete (pas toujours facile de manger lorsqu'il y a des enfants derriere la vitre du restaurant, a moins de 60 cm, qui tendent la main et demandent a manger!). Malheureusement, il m’est impossible de telecharger la plupart de mes photos ainsi que celles de mes compagnons, car je les ai sur CD, en des formats que n’accepte pas la connection approximative de Kathmandu! Notre 1ere journee de route a ete une suite d’emerveillements absolus devant la variete et la beaute de tout ce que nous avons vu. Depuis le col du Kamba La, a 4800 m d’altitude, le regard embrasse la totalite des eaux turquoises du lac Yamdrok Tso. Ensuite, sur la celebre Friendship Highway reliant Lhassa a Kathmandu (ou vice-versa ;- )), champs de ble tapis aux pieds de montagnes lisses et moussues, dechiquetees et arides, grises, vertes, brunes, sable, ocres, puis l’espace s’elargit pour s’ouvrir sur des etendues d’eaux claires refletant le ciel et les montagnes delavees. Chaque coup d’oeil evoque la carte postale ou le recueil de photos artistiques. 


Coup de volant a gauche, nous quittons la Friendship Highway pour nous retrouver dans un desert digne du Far West americain, ou de ce que je peux imaginer de l’Australie et d’Ayers Rock! 
Les monasteres sont des oasis colores de rouges, bordeaux et ors au coeur des vallees desertiques, les forts au sommet des collines nous offrent des vues imprenables, parfois aureolees d’un arc en ciel qui ajoute une coloration mystique a ces lieux deja impregnes de foi et de religion seculaires. 

Les levers et couchers de soleil sont sublimes, le ciel est d’une purete absolue et le spectacle continue pendant la nuit a la lecture sans fin du ciel etoile de mille mondes lointains et imaginaires. Et cerise sur la gateau, une nuit au touristique mais mythique camp de base de l'Everest, a 5200 m d'altitude, ma premiere nuit si pres du ciel! Etonnamment, j'ai plus souffert du froid (moins 10 dans la tente) que du manque d'oxygene. Mais assister au coucher et au lever du soleil sur le sommet le plus eleve du monde (8848m), c'est une experience inoubliable! 
Chaque jour nous a offert de nouvelles merveilles et entre les cahots de la jeep, j’ai ecrit ces quelques phrases plus ou moins inspirees : J’ai vu des montagnes fauves et tendres que le regard embrasse et que la main caresse en reve. J’ai vu les rubans de poussiere des jeeps serpentant dans les plaines infinies. J’ai vu des roches moutarde, jade et grenat. J’ai vu des tentes brunes, toujours surmontees d’une branche ou flottent les chevaux de vent, avec des nomades immobiles comme des statues de terre qui nous regardent passer et nous font un signe de la main, un sourire eclatant dans leur visage burine. J’ai vu les taches noires et massives des yaks cornus qui paissent et s’ebranlent lourdement a notre passage. J’ai vu des ouvriers et des ouvrieres, masques, construisant a coups de pelles notre route dans la poussiere et le soleil implaccable. J’ai vu les eaux claires et pures des lacs de joyaux, du lapis-lazuli au turquoise, scintillants dans l’eclatante lumiere ou refletant des montagnes sable, fauves, parfois poudrees de neige. J’ai vu s’allonger dans le froid des dunes de sable chaud. J’ai vu des villages eclatants ou deserts d’ou soudain jaillissent des petites tetes ebouriffees, brunes de crasse et de poussiere, courant apres la jeep en agitant leurs mains noires et lancant d’enfantins et percants hallo hallo a notre intention. J’ai vu des hommes en costumes sombres et poussiereux, chapeaux vises sur leur epaisse tignasse de jais tresse, marchant au bord de la route, mains dans le dos, devisant tranquillement. J’ai vu des vallees, des cols, et encore des vallees dont l’entrée est a chaque fois marquee par des drapeaux de prieres colores flottant au vent. 
Et si vous trouvez que ma prose a quelque valeur, faites vous plaisir en lisant les citations ci-dessous d’un veritable ecrivain qui m’a accompagne sur cette route, Albert Cohen (“Solal”) : “ Des prenoms masculins et feminins se mouvaient, se rejoignaient, s’eloignaient, poisons creves. Un livre compose, equilibre, harmonieux, decante, depouille. (Tous les adjectifs aimes des impuissants cristallins que n’a pas benis le sombre seigneur etincelant de vie, adorateurs du fil a plomb, habiles a corseter leur faiblesse et a farder leur anemie” p. 134 Le jour ou je serai a la cheville de ce talent! Ou encore : “ Son corps adolescent avait la maladresse touchante de la vie. La politesse de ces mains. Les epaules aigues. Et ces hanches sultanesques. (O seigneur du sang et de la chair vivante lourde vivante!) Ces assises d’une splendide materialite. p. 136 Et pour terminer, car sinon je recopie le livre entier, sur un passage qui peut illustrer mon etat d’esprit a la fin de ce voyage au Tibet : “J’ai des nostalgies, des soifs. J’aime aspirer les ames comme un oeuf frais. J’ai faim de tout. J’ai trois mille trains contradictories filant sur six mille rails et de mon coeur ils vont a mon esprit.” p. 135 Merci magnifique Tibet pour tout ce que tu m'as donne et appris. J'espere que la grande Chine n'effacera pas trop vite l'immense ame de ce pays. 
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